Michel Barnier se voit contraint de pratiquer pendant la campagne européenne un grand écart difficile à assumer pour réconcilier des dimensions communautaire et française souvent contradictoires.
Mais analystes et responsables européens estiment que le ministre de l'Agriculture, chef de file de l'UMP pour le scrutin du 7 juin, n'est que le reflet du système et des citoyens.
L'ancien commissaire européen, et aujourd'hui candidat déclaré pour le redevenir, doit ainsi jongler avec les casquettes, l'agenda et le lieu où il s'exprime.
Lundi dernier, en pleine crise du lait, il a dénoncé à Bruxelles la réforme de la Politique agricole commune et la suppression progressive des quotas de production, six mois après avoir lui-même conduit à bien cette négociation.
"Je n'accepterai pas, en ce qui me concerne, la suppression des quotas laitiers", a-t-il dit, demandant de revenir sur cette réforme qu'il avait pourtant qualifiée à l'époque de "compromis dynamique" au nom de la présidence française de l'UE.
Pour le rosé coupé, la situation est sensiblement identique.
En 2007, Michel Barnier avait voté en faveur de la grande réforme du vin négociée au niveau européen, qui autorisait alors la pratique du coupage - mélange de rouge et de blanc - pour produire du vin de table rosé.
POSITION AMBIGUË
Mais le ministre de l'Agriculture, qui mène désormais la croisade contre une éventuelle confirmation de cette pratique, se défend aujourd'hui de toute volte-face.
Il fait valoir qu'il n'avait à l'époque pas voulu bloquer les discussions sur l'ensemble du paquet des pratiques oenologiques et qu'il a préféré manifester son désaccord a posteriori, en adressant deux lettres, en février et mars, à la commissaire européenne à l'Agriculture, Mariann Fischer Boel.
Malgré tout, Xavier de Volontat, président des Vignerons indépendants de France, reconnaît prudemment que Michel Barnier a eu fin 2008 et début 2009 "une position un peu ambiguë".
Nettement moins indulgent, un fonctionnaire de la Commission européenne estime quant à lui que le ministre français "a sauté sur l'opportunité pour en faire un thème de campagne électorale, alors qu'il se sent sous pression".
Quant au lait, dit-il, "il est impossible qu'il y ait unanimité pour rabaisser les quotas, car certains pays y sont franchement opposés. Et Monsieur Barnier devrait le savoir".
Pour Renaud Dehousse, directeur du Centre d'études européennes de Sciences Po, cette tendance à brandir les dossiers agricoles ou agro-alimentaires, et à en jouer avec l'opinion, n'est pas surprenante.
"Il est dans l'esprit du temps de se prononcer pour la défense des intérêts nationaux (...) et les pratiques alimentaires ont une dimension identitaire", explique-t-il.
REFLET DU SYSTÈME
Il estime cependant que la pratique visant à s'approprier les décisions européennes positives et à rejeter sur le dos de "Bruxelles" les décisions plus douloureuses n'a pas plus cours lors de cette campagne électorale qu'auparavant.
Il juge également qu'il s'agit d'une pratique courante dans l'ensemble des Etats membres de l'Union européenne.
"Dans le cas précis de Michel Barnier, sa position est juste difficile : il a des convictions européennes fortes mais il est aussi candidat et il doit faire face à l'opinion. Cela le pousse parfois à faire un grand écart", résume Renaud Dehousse.
Ce dernier trace un parallèle entre les situations européenne et américaine et fait valoir que les systèmes politiques existant des deux côtés de l'Atlantique poussent dans une certaine mesure les responsables à ce genre d'exercice.
"Il y a un sport national aux Etats-Unis, qui s'appelle le Washington bashing. Il est difficile d'être élu outre-Atlantique sans taper un minimum sur Washington", estime-t-il.
"Quand vous avez un système politique à plusieurs niveaux, il est compliqué de faire autrement", dit-il encore.
Surtout, les citoyens eux-mêmes qui, en France, ont rejeté le projet de Constitution en 2005 pour des raisons toujours difficiles à analyser, ne sont pas différents de leurs dirigeants et ils présentent le même type de contradictions.
Ainsi, une étude Eurobaromètre publiée lundi fait ressortir que près de la moitié des Français rendent l'Europe responsable de la hausse des prix au cours des dernières années et que 63% d'entre eux jugent la construction européenne trop chère.
Pourtant, pour chacun des treize dossiers sur lesquels il leur était demandé de se prononcer, plus de la moitié des sondés - 86% pour la lutte contre le chômage et 84% contre la crise - veulent que l'Europe joue un rôle plus important à l'avenir.